Alain Lompech - Le Monde- La dernière note du pianiste des pianistes, Vlado Perlemuter

Vlado Perlemuter glissait jusqu'au piano comme un chat sur un fauteuil. Presque sans bouger, sans déployer la moindre force, il emplissait la salle d'une sonorité lumineuse qui portait jusqu'au dernier rang. L'art du pianiste n'est qu'illusion. Juif, Lituanien naturalisé français, Vlado Perlemuter était l'incarnation de cet équilibre, de cet art de la litote que l'on dit français.

Les œuvres ne lui venaient pas facilement sous les doigts. Sa mémoire était mauvaise. Il lui arrivait cependant d'imiter malicieusement un grand maître du passé - Ferruccio Busoni, Wilhelm Backhaus, Serge Rachmaninov, les pianistes qu'il vénérait le plus, de sacrés virtuoses. Dans ses grands soirs il les frôlait.

Si Vlado Perlemuter n'avait pas entendu les balles siffler à ses oreilles en décembre 1942, si le passeur qui lui a sauvé la vie en le conduisant en Suisse n'avait pas été fusillé, si d'avoir survécu n'avait pas grippé la machine à conquérir la gloire qui anime tout artiste, sa carrière aurait été plus jet-set qu'elle ne le fut. Mais Perlemuter haïssait aussi le public pour le trac qu'il lui flanquait. Un trac proche de la panique parfois, qui le laissait en ruine, effondré sur une chaise, de préférence dans un coin de la loge, comme un lapin qu'on va attraper se rapetisse dans le fond de son clapier.

Un soir de 1982, Perlemuter ne voulait pas entrer en scène. Le matin, dans une salle de concerts dont les fenêtres ouvrent sur le mont Blanc, il lui était impossible de monter une gamme sans accrocher. Surpris pendant cette répétition désastreuse, il nous avait dit, se tournant vers le sommet enneigé : "Je ne sais plus rien, et lui s'en fiche ; son éternité s'en fiche." Le soir, il fallut donc le conduire jusqu'à la scène et l'y pousser. La lumière, les applaudissements... D'un coup, Perlemuter se redressa, alla jusqu'au piano et joua "L'Appassionata" de Beethoven, les Miroirs de Ravel, Thème et Variations de Fauré, avec cette grandeur simple, ce son inimitable qui lui valaient d'être admiré de tous ses confrères.

Fêté en Grande-Bretagne, au Japon, au Canada, en Australie, en France, Vlado Perlemuter refusa longtemps de jouer à Paris, à cause d'un dramatique trou de mémoire dans les Etudes symphoniquesde Schumann. Il revint pourtant, à Pleyel, au Théâtre des Champs-Elysées, au Châtelet, dans les dernières années à La Roque-d'Anthéron, acclamé par un public qui l'aimait et au sein duquel les pianistes se comptaient par dizaines - à peu près autant que les magnétophones pirates...

La vie avait été coriace avec lui, qui n'était pas pour autant un homme triste et ennuyeux. Charlie Chaplin et Buster Keaton l'émerveillaient toujours. Il était intarissable sur leurs films, dont il semblait connaître chaque plan. Drôle, fin, profondément humain, il ne supportait pas la désinvolture de ceux qui utilisent la musique pour montrer leur ego. Il pouvait alors être terrible. Mais il pardonnait tout aux artistes. Membre du jury du Concours Chopin de Varsovie, en 1965, il n'oublia jamais comment Martha Argerich joua la Barcarollede Chopin lors des épreuves : "A la fin de la première phrase, j'étais en larmes ; je savais que plus un candidat ne pouvait exister à côté d'elle."

Beaucoup plus tard, lors d'une émission publique de France-Musiques au cours de laquelle des enregistrements de Gaspard de la nuit et des Miroirs de Ravel étaient confrontés, deux pianistes échappèrent au massacre : Walter Gieseking et Martha Argerich. A propos de cette dernière, il devait répondre à un critique qui chipotait ses tempos : "Elle joue trop vite, mais elle a tout compris. Je dis qu'elle joue trop vite, comme tous les vieux disent des jeunes qu'ils jouent trop vite, car ils ne peuvent plus en faire autant."

Vlado Perlemuter passa son temps à mieux lire les textes. Lui qui fut le premier pianiste à jouer le Troisième Concerto de Prokofiev après l'exclusivité du compositeur, disait souvent qu'il aurait pu apprendre tous les concertos de Rachmaninov, tous ceux de Prokofiev, s'il n'avait préféré approfondir Ravel, Chopin, Debussy, Fauré, Schumann, la Sonate de Liszt. La notion d'interprétation lui était en quelque sorte étrangère dès lors qu'elle sous-entendait la mise en avant de celui qui joue.

LIRE L'INCONSCIENT DU CRÉATEUR

Personne n'a compris Ravel comme Perlemuter, qui avait fini par ressembler à son compositeur fétiche. Quand tant de ses confrères jouent l'apparence minutieuse, exacerbent le piano brillant, crépitant des Miroirs, de Gaspard de la nuitet du Tombeau de Couperin, lui décryptait l'angoisse des "Oiseaux tristes", la torpeur hypnotique et sensuelle de "La Vallée de cloches", le battant hypnotique du "Gibet". De s'être dépouillé de toute représentation de lui-même donna à Vlado Perlemuter le pouvoir de tutoyer Chopin, le moins liant des compositeurs. Embrassant cette musique étrange de révolutionnaire solitaire dans un geste classique, Vlado Perlemuter donnait raison à Sviatoslav Richter : "On refuse à Chopin la grandeur, car il n'a écrit que des œuvres courtes."

Vlado Perlemuter faisait surgir de l'harmonie les détails qui éclairent l'architecture, traquait l'accompagnement humoristique qui sape l'allure vainement conquérante du finale de la Troisième Sonate. Il chantait avec une liberté qui n'ignorait jamais la barre de mesure, sculptant les lignes mélodiques dans la profondeur des accords. Il faut écouter son interprétation des sonates, de la Quatrième Ballade, des nocturnes, de la Barcarolle et de la Polonaise- Fantaisie du Polonais. Cette façon de lire l'inconscient d'un créateur, de le projeter dans celui de l'auditeur, font de Perlemuter, non le plus grand pianiste de son temps, ils sont cent à mériter cette gloire éphémère, mais peut-être l'un de ceux qui, avec le plus de constance, se sera confondu avec les musiciens qu'il jouait.

Quelques mois avant de mourir, Claudio Arrau voulait réapprendre Gaspard de la nuit et les Miroirs de Ravel avec Vlado Perlemuter. Le Français commença par refuser, lançant à l'estafette venue porter la nouvelle : "Que voulez-vous que deux vieux fassent ensemble ?" Il se ravisa devant la demande circonstanciée d'Arrau. Le Chilien avait entendu les fameux disques Nimbus et enfin compris des œuvres qu'il connaissait depuis longtemps, qu'il essayait, qui lui résistaient.


Alain Lompech, Le Monde du 6 septembre 2002. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur

 

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