André Tubeuf - "Merci Maître !"

De combien d'autres interprètes, simples exécutants, peut-on dire qu'ils sont devenus des légendes vivantes ? Pourtant dans le cas de Vlado Perlemuter ce n'est ni virtuosité (avec l'exhibitionnisme public, la publicité qui vont avec) ; ni même la spécialisation. D'où dira-t-on qu'il est, ce pianiste en qui les racines polonaises (et le rien de mélancolie mazovienne, mâle, distinguée, héritée de Chopin) et le poli français, parfois narquois (ravélien) se rejoignent dans un si savoureux, surprenant équilibre ? Ne cherchons pas plus loin. Pour une fois, c'est son effacement même qui a fait la légende de Perlemuter. Parlaient pour lui tous ses amis, tous ses élèves, et ces fidèles de toujours pour qui il se confond au siècle tout entier et même, peut-être bien, à l'éternité même du piano. Quand il y a sept ou huit ans l'initiative (anglaise, évidemment) des disques Nimbus a rendu une audience discographique à Perlemuter, on l'a retrouvé terriblement actuel, incisif, dérangeant, simplifié, moderne enfin, autrement moderne que tant de jeunots qui pourraient avoir été ses élèves, ou les élèves de ses élèves, et n'ont pour modernité que d'être nés d’hier, ou de la dernière pluie si on préfère. Plus récemment encore le prestige de la série Quatre Etoiles à Paris l'a confirmé : Perlemuter y a fait une entrée tardive, légitime, royale. On est venu l'y entendre au même titre qu'Arrau ou Serkin, et pour les mêmes raisons. Parce qu'il est un témoin.

 

Un siècle de musique a coulé près de lui sans le noyer, ni l'influencer visiblement (signe des forts). Moszkowski l'a formé, Cortot l'a poli. Il a subi, soutenu plutôt, le contact caustique et décapant de l'intelligence de Ravel. Mais ce n'est pas pour prétendre nous donner des leçons d'authenticité. C'est pour nous donner des leçons d'intelligence. C'est cela de magistral qui reste en lui, vieux professeur qui depuis trente ans et plus a (presque) échangé le tabouret du piano de concert pour la chaire de l'enseignant. Est un Maître celui qui rend celui qui l'écoute plus intelligent et mieux-entendant, et plus libre, et plus vif. Tous nous voudrions dire à Perlemuter : Merci, Maître !

 

Ses programmes, au regard d'autres pianistes qui nous proposent Boulez, ou Gibbons, ne sont pas aventureux. Comme si l'aventure était dans l'exploration de terrae incognitae ! En musique elles ne tuent personne. L'aventure, c'est l'ouverture : et tout ce qu'il y a à ouvrir, c'est l'entendre, à la fois oreille, et intelligence. La confrontation inlassable y parvient. Ravel, Debussy, Chopin, c'est cela que Perlemuter nous joue ce soir. A peu de choses près, depuis un demi-siècle il n'a guère varié. Pourquoi s'écarter de l'essentiel ? Et remarquons le, dans Debussy et Ravel ce n'est pas le plus ostensiblement pittoresque, ni le plus explicitement virtuose, qui est abordé. C'est le versant classique et même, pourrait-on dire, académique. Les titres sont éloquents, dans leur visible refus de l'éloquence, dans leur réticence savante. Une Sonatine pour l'un. Et pour l'autre ce recueil, dédaigneusement nommé Pour le piano (comme si ça n'allait pas de soi !), et qui se décompose en sous-titres parfaitement scolaires, au classicisme d'un autre âge. Si Ravel et Debussy, ces novateurs, peuvent nous faire regarder vers l'avenir en affectant, et ostensiblement, d'aller chercher leurs intitulés dans le passé classique, pourquoi Perlemuter ne nous ferait pas regarder vers les horizons d'une modernité à découvrir toujours, en compagnie de Debussy et Ravel ?

 

Et Chopin aussi, bien entendu! On n'est pas le musicien des pianistes sans être un extraordinaire, un inépuisable novateur. Souvent Perlemuter se plaît au monde ambigu des Mazurkas, où tout s'accentue (un peu comme chez Ravel) dans la brièveté précieuse et pertinente de l'humeur, comme une inflexion aphoristique. Mais la dernière Ballade est aussi chez Chopin le résumé, l'épitomè, la quintessence de la fantaisie improvisante, de l'imagination immédiatement faite sons, et mouvement allant. Quant aux Etudes, elles ne cachent ni la pédagogie qui les gouverne (le nom est assez explicite), ni les difficultés inhérentes à tous les exercices. Qui s'est engagé sur un tel chemin ne se lassera pas de le reparcourir, de le trouver nouveau. Ces exercices sont peut-être ce qu'on n'a jamais fini ni de comprendre (côté public), ni de parfaire (côté exécutant). Au fait. Musique trop connue ? Dites, cher public d'amis du piano : depuis combien de temps vous ne les aviez pas entendues en concert, live, ces Etudes de toute une vie ? Vous vous souvenez que ni Rubinstein, qui savait son Chopin, ni Arrau, qui n'a peur d'aucune montagne, ne les a ni enregistrées ni jouées ?

–Merci, Maître !

André Tubeuf. En introduction au concert de Vlado Perlemuter à Strasbourg le 5 novembre 1985. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur.

 

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