Alain Lompech - Le Monde - Un récital et un livre de Vlado Perlemuter Les lumières du crépuscule

Dernier Mohican de la musique française, Vlado Perlemuter vient de fêter ses quatre-vingt-cinq ans en donnant, le 23 juin, un récital salle Pleyel. Les éditions Alinéa en profitent pour rééditer un livre où il consigne l'enseignement qu'il reçut de Ravel lui-même.

 

La porte s'entrouvre, Vlado Perlemuter s'avance, avec cet air d'oiseau effarouché que nous lui connaissons de toujours, s'agrippe au piano, salue, s'asseoit, et sans prêter attention au public, ce public qu'il hait pour le trac effroyable qu'il lui fiche avant chaque concert, ce même public qu'il aime pour les triomphes qu'il lui concède après, attend que le silence se fasse. Il se fait. Le vénérable pianiste aux cheveux blancs, dont le profil ressemble tellement à celui de Ravel, pose alors ses grandes belles mains sur le clavier et joue le premier accord de la sonate les Adieux, l'Absence, le Retour, de Beethoven. Sa sonorité irradie, douce et pourtant incrustée au fond du clavier; elle n'émeut pas parce qu'elle est intrinsèquement belle, lisse, mais parce qu'elle est portée par cet art du bien dire, cette simplicité, cette certitude de l'élan qui sont sa marque.

 

Les trois mouvements s'enchaineront sans hiatus, et si les doigts de Perlemuter ne sont pas infaillibles, si son jeu de pédales, autrefois si subtil, s'est alourdi, sa tête exige, péremptoire, que le discours avance sans trainer. Détendu, libéré par une entrée en matière si inspirée, soutenu par un auditoire ému d'écouter cette légende vivante de la musique française, Perlemuter ose des phrasés d'une incroyable liberté poétique, prie dans l'Absence, attaque le finale avec allégresse pour fêter le Retour tant attendu.

 

A quoi pense-t-il lorsqu'il rentre en scène pour jouer les 1er, 7e et 14e Nocturnes de Gabriel Fauré ? Ces confidences attristées, il les a jouées dans son jeune âge pour Fauré lui-même. Alors, il vient témoigner de la grandeur d'un art déformé par une mauvaise tradition, illustrée autrefois par Mme Long. Pas d'appuis rythmiques ou d'harmonies rassurantes dans ces oeuvres, mais de longues phrases hésitantes passant d'une main à l'autre sans logique apparente, une grandeur, une solitude aussi qui taraudent. "Maitre Vlado", comme l'appellent affectueusement ses élèves (quand ils ne l'appellent pas entre eux "Vl'a d'l'eau pour le moteur") n'est pas un musicien qui se perd dans les détails, qui minimise les oeuvres qu'il a choisi de garder à son répertoire. Il ne joue que celles qu'il aime, que celles qui lui sont nécessaires. Et Fauré, bien davantage que Debussy et Ravel, a besoin d'un médium qui en révèle le sens. Dans l'ultime nocturne, Perlemuter joue avec ce grand calme, cette évidence que seuls quelques rares élus atteignent. " Inexplicablement ça marche "

 

Après l'entracte, il revient pour jouer les quatres ballades de Chopin. Ce compositeur dont il a travaillé les oeuvres avec une telle opiniâtreté que ses partitions en lambeaux, crayonnées en tous sens, raturées de rouge, de bleu, de vert, témoignent de combats non encore gagnés. Ce compositeur qu'il a enseigné à des théories d'élèves dans le monde entier et auquel son art est irrémédiablement attaché au point que Sir William Glock, qui fut le patron des services musicaux de la BBC, écrivit un jour que Perlemuter était à Chopin ce qu'Artur Schnabel était à Beethoven.

 

Dans les ballades, Chopin oblige les pianistes à un périlleux exercice d'équilibriste : être tout entier soumis à une ligne d'essence vocale, tout en ne perdant jamais de vue les lignes de force qui sous-tendent des oeuvres construites en trompe l'oeil, suite ininterrompue de fondus-enchainés (1re Ballade), de départs foudroyants (2e Ballade), de rythmes obsédants et inflexibles (3e Ballade), de variations qui n'en ont pas l'apparence (4e Ballade). Usant d'un rubato magistralement conduit (ce que le pianiste vole au temps, il le lui rend toujours), de sonorités cristallines adoucies par une mélancolie poignante, aérant les plans sonores comme un chef d'orchestre distribue les entrées d'instruments, Perlemuter restitue à la 4e Ballade ("le Tristan et Isolde" du piano, disait Heinrich Neuhaus), une grandeur qui culmine dans une coda victorieusement masculine qui fait mentir la légende d'un Chopin évanescent.

 

Dans sa loge, épuisé mais heureux, Perlemuter reçoit ses admirateurs, à l'un d'eux qui lui dit son émotion, il répond : " Dans cette carrière affreuse, il y a parfois des soirs où, inexplicablement, ça marche... "

 

Alain Lompech. Le Monde du 7 juillet 1989. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur.

 

 

 

 

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