Olivier Bellamy - Le Monde de la Musique - Disparition de Vlado Perlemuter

Disparition de Vlado Perlemuter.

Le pianiste par excellence.

Mort à l’âge de 98 ans, le 4 septembre dernier, Vlado Perlemuter laisse l’image d’un grand musicien exigeant, discret, pudique, et d’un interprète incomparable. Ses enregistrements consacrés à Ravel et Chopin, ses dieux en musique, sont immortels.

Nez effilé, menton aiguisé, lèvres coupantes, Vlado Perlemuter était taillé pour l’épure plus que pour l’emphase, pour la rigueur plus que pour la séduction, pour le devoir plus que pour les plaisirs. Au cœur de ce visage de moine janséniste vrillait un œil qui contenait toute la malice du monde, un regard enfantin et rieur, pur comme la première lueur de l’aube. De même, son jeu avait cette fluidité mercurienne, cette vivacité naturelle dans un cadre extrêmement serré, puissamment encadré par absolu respect du texte et un pianisme sans concessions.

 

Une esthétique à la Fritz Lang :

Ce qui frappe dans sa première intégrale Ravel, c’est évidemment ce mélange de fermeté et de souplesse, mais c’est surtout cette lucidité incroyable nourrie par une richesse hallucinante du timbre, un son intense mais sans une goutte de graisse. Une esthétique qui rappelle celle d’un Fritz Lang au cinéma. Autorité de l’architecture, sécheresse du montage et expressivité maximale. Quant à son Gaspard de la nuit, c’est Les Yeux sans visage de Franju ; le fantastique révélé dans une économie de moyens totale. Cette richesse de timbre dans la nudité du texte lui vient en partie d’un secret transmis par Maurice Ravel lui-même, avec qui il avait travaillé étroitement et qui l’avait initié à chercher le hautbois, la harpe ou la timbale dans ses partitions et à recréer un orchestre entier dans son piano. Le relief extraordinaire de son jeu provient principalement de ses doigtés originaux élaborés comme la syntaxe de son interprétation (une habitude que lui a léguée son maître Moszkowski, mais qui était aussi l’obsession de Liszt). Il se livre à un travail de Romain pour trouver le doigté le plus musical, surtout pas le plus commode ! « Le doigté, c’est le timbre », disait-il en avouant en souriant que le temps passé à travailler dans ce sens la seule Barcarolle de Chopin lui aurait laissé le loisir d’apprendre les quatre Concertos de Rachmaninov, qui n’était pas son compositeur préféré mais qu’il vénérait comme pianiste.

Chopin, l’autre grande passion de sa vie. Le seul compositeur, avec Ravel, dont il joue la quasi-totalité de l’œuvre. Son interprétation de Chopin tient en quelques mots : « jouer le plus sobrement possible sans tomber dans la rigidité ou la froideur ». Entre les géniales fulgurances d’Alfred Cortot et le miracle Lipatti, il fait entendre un Chopin noble et viril, d’une puissance intérieure et d’un raffinement sans égal. La souplesse et la clarté (deux qualités cardinales chez lui) de son jeu mettent en lumière la riche polyphonie chopinienne et notamment les chants du médium, véritables voix intimes du compositeur.

 

 

Une classe de légende :

Son répertoire embrasse aussi Bach, Schumann, Liszt, Debussy, Fauré et plusieurs sonates de Beethoven, dont il éclaire de l’intérieur, comme par magie, l’architecture complexe. Son rayonnement à l’étranger (en Angleterre et au Japon, il était considéré comme un dieu vivant) ne repose pas uniquement sur ses interprétations de Chopin et Ravel : quand Christian Zacharias, pianiste allemand, est venu étudier avec lui, c’était pour mieux s’imprégner de l’esprit de Beethoven et de Schumann. Sa classe au Conservatoire de Paris est entrée dans la légende, on y venait comme pour recueillir l’oracle delphique. Parmi ses élèves, citons Michel Dalberto, Jean-François Heisser, Michaël Lévinas (dont le père est né dans la même ville que Perlemuter), Miguel Angel Estrella, Alain Neveux, Jacques Rouvier …

Des personnalités très différentes mais qui ont en commun de prôner une liberté totale dans le strict respect de la partition. Capable de reconnaître un très grand artiste, même si son esthétique paraît éloignée de la sienne, Perlemuter a été l’un des tout premiers à applaudir Martha Argerich avec enthousiasme et à la soutenir énergiquement du temps où son style dérangeait par sa nouveauté. Champion de croquet dans sa jeunesse, joueur passionné de bridge (Michel Dalberto se souvient de lui avoir cherché des partenaires à Salzbourg), Vlado Perlemuter reculait souvent devant la performance du concert, dévoré par un trac atroce. « L’angoisse juive d’apparaître était doublée chez lui de la sur-responsabilité du survivant au moment de l’interprétation », estime Michaël Lévinas.

Ce pianiste qui a toujours paru vieux-« Tu es jeune, mais tu as une vieille tête », lui disait sa mère-laisse un legs discographique d’une éclatante modernité et un style qui, lui, semble assuré d’une vie éternelle.

 

Olivier Bellamy. Le Monde de la Musique, n°269, octobre 2002.

Reproduit avec l’aimable autorisation de Mme Krafft.

 

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